Un orgue pour Boën

Aux origines ….

Très peu de choses nous sont parvenues sur la présence d’un instrument de musique en l’église de Boën. Il est très peu probable que l’ancienne église ait disposé d’un orgue :  l’usage en étant interdit du fait du rite Lyonnais qui proscrivait tout instrument de musique dans les églises de l’archidiocèse jusqu’au début du XIXème siècle ( ceux-ci étaient sensés détourner les paroissiens de la prière … il faut rappeler aussi que les Saints martyrs lyonnais auraient été suppliciés dans les arènes de Lugdunum au son d’un orgue …)

Construite au début des années 1880, la nouvelle église est consacrée en décembre 1884 et  dédiée à la Nativité de Saint Jean-Baptiste. Comme de nombreuses églises de son époque, celle-ci est envisagée avec de grandes dimensions pour accueillir une large assemblée de fidèles. Elle comprend nombre de sculptures et de vitraux comme autant de livres de catéchismes pour élever tout un chacun dans la Foi par le biais de l’art, au delà de la barrière de la lecture encore peu démocratisée dans les milieux ruraux. Mais les moyens dédiés à la construction de l’édifice manqueront et la majorité des chapiteaux des piliers ne seront pas sculptés.

Comme de nombreuses paroisses au XIXème siècle, c’est vers le choix de l’harmonium de les prêtres de Boën se tourneront pour accompagner les office : Un bel et imposant instrument d’un clavier et une dizaine de jeux, mais équipé de tuyaux d’orgue postiches en bois histoire de lui donner un peu plus de prestige visuel !

Le premier orgue :

Il faudra attendre l’année 1935 pour qu’un premier orgue soit installé dans le chœur de notre église. C’est la firme lyonnaise Michel Merklin et Kuhn qui construit alors l’instrument. Celui-ci, comme de nombreuses orgues de la région construits à cette époque, est un instrument de série, fabriqué de façon quasi industriel, principalement voué à l’accompagnement, et choisi sur catalogue. Il comprend alors deux claviers de 56 notes et un pédalier de 32 notes avec 402 tuyaux répartis sur 13 jeux ( certains tuyaux étant repris d’un clavier à l’autre ou d’une octave à l’autre pour permettre quelques combinaisons supplémentaires ). L’instrument possède deux boites expressives, système de volets installés sur l’orgue, qui, à l’aide de deux pédales spécifiques, permettent à l’organiste de doser la force de l’instrument en enfermant les tuyaux dans la boite ou en libérant le son . Comme nombre d’instrument de cette époque dite post symphonique, la sonorité des tuyaux est très ronde et un peu sombre ( la composition étant basée sur un grand nombre de jeux graves )

L’ensemble de cet instrument fonctionne par le biais d’un système de traction pneumatique tubulaire, en vogue à l’époque ( et complètement abandonnée quelques années plus tard ) : quand l’organiste appuie sur une touche, de l’air sous pression est envoyé à travers une longue tubulure en plomb vers un petit soufflet, lequel actionne un piston qui permet à d’autres petit soufflet de s’écraser pour laisser passer l’air dans les tuyaux … : une véritable usine à gaz !!! ( les tuyaux de plomb utilisés à l’époque étant les mêmes qui étaient utilisés pour l’éclairage au gaz domestique !) . Comme tous les instruments construits avec ce système, la réactivité de la traction est faible et peu précise …  

La composition de l’orgue est alors la suivante :

 

La restauration …

Comme souvent avec le système tubulaire, les petits soufflets aussi appelés membranes, arrivent en fin de vie assez rapidement ( selon la qualité des peaux de mouton qui les composent, entre 30 et 50 ans ), et il faut songer dès les années 1970 à une restauration de l’instrument . Comme cela se faisait à cette époque,  on profite de l’occasion pour mettre l’orgue au goût du jour. Ce sont les successeurs de l’entreprise Michel Merklin et Kuhn qui effectuent alors les travaux :

L’instrument est nettoyé, les tuyaux dépoussiéré, et les jeux transformés ou remplacés pour obtenir des sonorités plus en adéquation avec le temps : on redécouvre alors la sonorité des orgues classiques, beaucoup plus brillants et colorés, et on cherche à transformer les orgues existants pour leur donner cette couleur … ou du moins tenter de s’en rapprocher …

La tuyauterie de l’orgue de Boën en fait les frais : La gambe 8’ du récit est recoupée de moitié pour en faire un « Prestant 4’ », la voix céleste quand à elle est recoupée et décalée pour être transformée en « flûte 2’ » ( sans première octave … ! ) et le hautbois cède la place à une Cymbale  de piètre facture … Seuls quelques jeux échappent aux coups de cisaille …

 

Voici alors sa nouvelle composition :

Le poids des années ….

Si la restauration des années 1970 a permis de redonner un nouveau départ à l’orgue, elle n’a hélas pas été poussée en profondeur : certaines peaux n’ont pas été changées, et avec le temps, certains tubes de plomb commencent à casser et se corroder … Le fonctionnement de l’orgue est aléatoire et dépend pour beaucoup de la chaleur et de l’humidité de l’église . Il est quasi muet au début des années 1990. Les élèves venu du stage d’orgue voisin de Montbrison viennent alors à l’église de Boën pour jouer un instrument de location installé pour l’occasion, faute de ne pouvoir utiliser l’orgue de l’église dont certaines notes sont muettes, et d’autres jouent en permanence ... Grâce à l’impulsion donnée par la création de l’association des amis des orgues, l’instrument est alors pris en charge par le facteur lyonnais Michel Jurine qui le remet en fonctionnement et pâlie aux mieux aux différentes pannes . Grâce à un entretien annuel, et dans les limites des moyens qui lui sont alloués, il tente d’en maintenir au mieux le fonctionnement en dépit des problèmes de la traction et du vieillissement des matériaux .

Vers un choix décisif ...

Mais le poids des années est là, et malgré tous les soins apportés, l’orgue de Boën reste injouable pendant les sécheresses estivales malgré les dizaines d’arrosoirs et les bassines d’eau remplies avec abnégation par les organistes pour faire remonter l’hygrométrie et tenter de le faire fonctionner.

Le reste de l’année, les organistes doivent arriver un bon moment avant chaque messe pour vérifier ce qui fonctionne …

La paroisse et l’association ne disposant que de peu de moyens financiers, les perspectives pour l’avenir ne sont pas encourageantes :

  • la restauration de l’orgue existant semble peu envisageable financièrement, et ne donnerait pas de réelle satisfactions musicales pour envisager des concerts (d’autant que la durabilité des membranes est aujourd’hui plus faible qu’autrefois du fait des peaux attaquées par la pollution )

  • il n’est pas envisageable de faire construire un orgue neuf ( il faut compter au minimum 15 000 € par jeu, et pour une église comme la nôtre, il en aurait fallu au moins une dizaine ...)

  • l’acquisition d’un instrument électronique serait un pis-aller, mais qui ne durerait que le temps de vie de ses composants ( 10 à 20 ans maximum quand les orgues à tuyaux les plus anciens datent du quinzième siècle … ! )

Pour faciliter l’accord et l’entretien de l’instrument, l’association fait appel à un jeune facteur récemment installé près de Feurs, Denis Marconnet, qui, à regret, fait les mêmes constats que son confrère sur l’état de l’instrument. Il propose cependant une solution alternative jamais encore envisagée par l’association : l’achat d’un orgue d’occasion :

Du fait des moyens biens supérieurs alloués dans le remplacements des instruments, mais également du regroupement de nombre d’églises protestantes qui fusionnent en un même lieu de culte, nos voisins allemands mettent en vente des orgues complets, parfois assez récents et en bon état, et à des prix très compétitifs par rapport à la construction d’un orgue neuf … Encore faut-il trouver la bonne occasion pour que l’instrument s’intègre au mieux dans l’église tant sur le plan acoustique qu’architectural … et qu’il soit dans les moyens de l’association …

La bonne occasion … !

Grâce à des négociants ayant des sites d’annonces sur internet, Denis Marconnet fait plusieurs propositions à l’association, et réalise des photomontages pour que les paroissiens et les adhérents puissent se projeter dans la nouvelle esthétique du chœur de l’église avec les instruments proposés. C’est alors que se trouve un instrument assez important et intéressant, mais à un prix exceptionnellement bas eu-égard à sa qualité. La raison : l’instrument situé dans une église moderne transformée en structure d’accueil pour migrants, a été démonté très rapidement sans aucun plan ni photographie, et est stocké en cartons chez le négociant. L’association mandate alors son facteur qui organise rapidement un voyage pour se rendre compte de la qualité et de l’état de l’instrument : Il s’agit d’un orgue construit par le facteur Kleuker, les éléments semblent en assez bon état, même si quelques travaux de restauration ponctuels seront à envisager . La composition est un peu spéciale, mais Kleuker est connu en France pour l’originalité de ses conceptions, notamment pour l’orgue en forme de main réalisé à l’Alpe-d’Huez en collaboration avec l’organiste Jean Guillou. Une option d’achat est alors mise sur l’instrument déjà convoité par trois autres paroisses .

Il reste un point important : le financement de l’achat de l’instrument, mais aussi de son transfert et de son remontage .  Si l’association dispose de quelques fonds patiemment rassemblés depuis des années, une grande partie arrivée de façon providentielle grâce à un mécène séduit par le projet, mais qui a désiré garder l’anonymat. Les amis des orgues, également aidés par une prise en charge de la municipalité, ont ainsi pu mener à bien ce projet en quelques mois, un record quand certaines associations mettent parfois une vingtaine d’années pour le réaliser.

Que tous les acteurs en soient chaleureusement remerciés !

Le nouvel Orgue …

Ce nouvel instrument avait été construit en 1972 par Detlef Kleuker, pour la Ellener Broke Kirche église évangélique de laTrinitatisgemeinde à Brême. Il a été remonté dans l’église de Boën entre juillet et octobre 2016 par le facteur d’orgues Denis Marconnet qui l’a ré-harmonisé, et restauré  ( Deux facteurs allemands ayant participé au démontage sont venus d’Allemagne pendant trois jours, le temps d’installer les éléments les plus volumineux de la structure ) .

Si l’on distingue surtout la quarantaine de tuyaux situés en façade, cet orgue comprend en tout 1274 tuyaux répartis en 18 jeux ou sonorités sur deux claviers et un pédalier ( chaque clavier ayant ses propres jeux ). Le plus grand tuyau mesure plus de deux mètres , le plus petit six millimètres. Les trois plans sonores sont répartis de la manière suivante : Les tuyaux du premier clavier se situent en haut à droite du buffet, les tuyaux du pédalier à gauche, ceux du deuxième clavier dans la petite fenêtre juste au dessus de l’organiste. La traction des notes est intégralement mécanique, ce qui lui confère une grande fiabilité, une vivacité de réponse et d’attaque,  mais également une sensation agréable de toucher pour les musiciens. Il n’est plus tout à fait dans son état originel : modifié une première fois dans les années 1990, certains tuyaux avaient été rendus muets, d’autres tuyaux avaient été modifiés pour mettre l’orgue au goût du jour. Denis Marconnet a rendu la voix à tous ces tuyaux et a cherché à adapter au mieux le timbre de l’instrument à l’acoustique de notre église. Il l’a accordé l’orgue d’une façon particulière afin de donner des couleurs aux morceaux de musique en fonction de leurs tonalités, en visant à privilégier la musique de l’époque de Jean-Sébastien Bach ( tempérament Bach – Lehman )